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    émeutes

    Message par bye le Dim 7 Nov - 12:05

    Emeutes : entretien d'Alain Bertho à Alternative Libertaire

    Alain Bertho : « L’émeute de 2005 ne s’est jamais arrêtée »
    4 novembre 2010
    Alain Bertho est professeur d’anthropologie à l’Institut d’études
    européennes et directeur de l’Ecole doctorale de sciences sociales de l’université
    Paris-VIII Saint-Denis. Ses recherches s’articulent depuis vingt ans autour
    de la crise du politique et de l’Etat, et ont comme principale problématique
    la question de la banlieue. Il anime un site internet, Anthropologie du
    présent [1], où il relaie et analyse les émeutes dans le monde entier. Il a
    accepté de répondre à nos questions.
    Alternative libertaire : Quelle interprétation faites-vous des révoltes qui
    ont eu lieu dans les banlieues en novembre 2005 ?
    Alain Bertho : Les émeutes de 2005 inaugurent un nouveau cycle d’émeutes en
    France et dans le monde. Dans ce nouveau cycle, la question de la place de
    la jeunesse populaire et de la valeur de la vie des jeunes est posée avec
    force. Les émeutes déclenchées par la mort d’un jeune dans laquelle la
    responsabilité des autorités est engagée se multiplient depuis dans le
    monde, sur tous les continents.
    En 2008, elles ont duré trois semaines en Grèce après l’assassinat du jeune
    Alexis. Durant l’année 2008, on en compte 13 dans 10 pays différents. En
    2009, on en compte 27 dans 17 pays et autant depuis le 1er janvier 2010.
    Sont aujourd’hui concernés des pays aussi divers que l’Argentine, le
    Bangladesh, la Chine, la Colombie, la Côte d’Ivoire, l’Equateur, l’Espagne,
    Haïti, le Honduras, l’Inde, l’Indonésie, l’Italie, le Kenya, le Mexique, le
    Venezuela ou le Burkina Faso ! La seconde question qui est posée avec force
    est celle de la rupture entre la jeunesse – mais pas seulement la jeunesse –
    et l’Etat.
    Dans l’Etat, j’inclue la politique institutionnelle. Il n’y a plus de
    langage commun. Il n’y en a peut-être même plus le souhait. Les mots
    deviennent des champs de bataille et à l’inverse ce sont les batailles de
    rue qui disent le mieux la colère et la souffrance.
    A quoi est due selon vous cette révolte qui eut lieu dans toute la France, à
    la différence des révoltes de 2007, par exemple, qui restèrent localisées à
    Villiers-le-Bel ?
    Alain Bertho : L’événement inaugural est général. Il montre la communauté de
    colère et de souffrance d’un bout à l’autre du pays, entre des gens qui ne
    se connaissent pas. Cette communauté n’a pas besoin de se manifester de
    nouveau de cette façon. De l’affrontement général, on est passé à l’affrontement
    latent, permanent ou toujours possible. D’une certaine façon, l’émeute de
    2005 ne s’est jamais arrêtée. Elle se poursuit sous d’autres formes. Ce qu’on
    a perdu en extension, on le gagne en intensité.
    En 2005, les affrontements directs avec la police ont été rares. Ils sont de
    plus en plus fréquents et de plus en plus violents. Méfions-nous : la
    localisation de l’affrontement ne signifie en aucun cas qu’il n’y a pas des
    centaines de milliers de personnes qui se sentent concernées, voire
    solidaires.
    Dans Le Temps des émeutes [2], vous analysez le phénomène émeutier aujourd’hui
    dans le monde. Qu’en est-il ?
    Alain Bertho : Depuis la sortie du livre, le phénomène a pris une ampleur
    qui m’a moi-même surpris. J’ai alors travaillé sur environ 300 situations d’émeutes.
    Depuis plusieurs années, je me tiens quotidiennement à jour de ce qui se
    passe dans le monde et j’ai compté près de 550 situations d’ampleur variée
    dans 96 pays en 2009. Depuis le 1er janvier 2010, je crois qu’on a dépassé
    les 700.
    La quasi-invisibilité du phénomène dans les grands médias est suffocante. On
    ne commence à parler des émeutes quotidiennes au Cachemire qu’en septembre
    2010 alors qu’elles ont commencé le 17 juin (à cause de la mort d’un jeune
    !) et qu’elles ont déjà fait une centaine de morts. Les émeutes ouvrières du
    Bangladesh, qui étaient des émeutes d’enfants ouvriers, ont été passées sous
    silence.
    Le phénomène émeutier marque son unité à travers ce que j’appelle le
    répertoire, c’est-à-dire les actes par lesquels on affronte les pouvoirs.
    Ces actes sont différents de ceux des révoltes antérieures et les images se
    ressemblent étonnamment d’un continent à un autre. Il n’est pas toujours
    simple de distinguer un jeune étudiant vénézuélien d’un jeune Palestinien
    sur l’esplanade des Mosquées, un jeune Kurde d’un émeutier d’Hambourg.
    Quelques grandes causes de colère s’affirment et se renforcent : émeutes du
    logement, émeutes de l’électricité, émeutes contre la vie chère. D’autres
    apparaissent. Une des caractéristiques fortes de l’année qui vient de s’écouler
    est l’extension nouvelle des émeutes ouvrières.
    Peut-on dire que ce phénomène est en extension car la lutte des classes ne
    peut plus se mener prioritairement sur le lieu de travail ?
    Alain Bertho : Ce n’est pas tout à fait cela. Il y a en fait trois processus
    qui convergent. Le premier est l’effondrement, partout, de l’espace de
    représentation politique et le face-à-face direct des gens et de l’Etat sans
    médiation politique. C’est sans doute la première leçon des émeutes. Le
    second processus pourrait être caractérisé comme « l’extension du domaine de
    la lutte » : ce face-à-face des gens et des pouvoirs, celui de l’Etat comme
    celui du Capital, touche tous les domaines de la vie.
    De ce point de vue, c’est vrai, l’ancien combat de classe déborde les murs
    de l’usine et prend la ville dans son ensemble parce que l’exploitation
    elle-même déborde les murs de l’usine. Enfin, il faut compter ce qu’on
    appelait la « conscience de classe » comme un dispositif subjectif de
    représentation politique. Celui-ci, dans ses formes anciennes, s’est
    effondré comme les autres. Privés de cette subjectivité politique, les
    ouvriers se retrouvent en quelque sorte logés à la même enseigne que les
    autres. Et du coup l’émeute rentre à l’usine !
    Selon vous, quelle solution permettrait de passer de ce phénomène émeutier à
    un mouvement social des quartiers populaires offrant des perspectives d’émancipation
    sociale ?
    Alain Bertho : Ma question est moins précise et peut-être plus ambitieuse :
    comment passer de l’émeute à la politique ? Je ne pense pas qu’elle puisse
    être posée – et résolue – de l’extérieur de la révolte qui s’exprime là. Car
    il s’agit ni plus ni moins que de fonder une nouvelle figure de la
    politique, de ses objectifs, de ses formes d’action, de son rapport à l’Etat.
    Je ne sais pas combien de temps, ni quelle forme cela prendra. Ce que je
    pense en tout cas c’est que, contrairement à ce qu’a été la politique qui a
    dominé le XXe siècle, la politique d’émancipation à venir, si elle émerge,
    ne s’organisera pas autour de la conquête du pouvoir d’Etat.
    Propos recueillis par Nico P. (AL Paris Nord-Est)
    Contact : www.mediapart.fr/club/blog/alain-bertho
    [1] Voir : berthoalain.wordpress.com
    [2] Alain Bertho, Le temps des émeutes, Bayard Centurion, 2009, 271 pages,
    19 euros.
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    Re: émeutes

    Message par bye le Mar 9 Nov - 5:00

    « La tentation de l'émeute » : un autre regard sur les « jeunes de
    banlieue »
    La banlieue n'est-elle que désolation, violence, machisme, incendies,
    caillassage de voitures de police ?
    On pourrait le croire vu la façon dont la télévision traite la question, à
    la fois « à chaud et à distance ».

    Pour une fois, voici un documentaire qui donne la parole aux jeunes, non pas
    pour leur faire jouer les figurants dans des rôles de voyous écrits d'avance
    pour eux, mais pour qu'ils réfléchissent et témoignent sur leur vie et celle
    de leur quartier.

    Ce film sera diffusé par ARTE le mardi 9 novembre à 22h30.

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    Re: émeutes

    Message par bye le Mer 10 Nov - 5:15

    Villiers-le-Bel : condamnations sur dénonciations rétribuées





    La mort, fin novembre 2007, de deux adolescents dans la collision de leur moto avec un véhicule de police avait entraîné deux jours de violences entre jeunes et forces de l’ordre à Villiers-le-Bel (Val d’Oise). La cour d’assises de Pontoise vient de condamner à des peines lourdes – de 3 à 15 ans de prison ferme – mais inférieures aux demandes du ministère public, cinq jeunes accusés d’y avoir pris part, fut-ce indirectement, accusation qui ne s’appuyait que sur un seul témoignage “sous X” [1]. Un appel dénonçant « l’inacceptable verdict du 4 juillet 2010, condamnant sans preuves cinq jeunes de Villiers-le-Bel à des peines d’emprisonnement ferme » peut être signé : appel contre une condamnation pour l’exemple.

    Il y a quelques années, Laurent Mucchielli, co-auteur de l’ouvrage Quand les banlieues brûlent, avait déclaré « tant que l’on refusera de traiter les questions de fond, on aura des émeutes » [2]. Il avait identifié « quatre problèmes cruciaux pour les banlieues » :

    les relations catastrophiques avec la police,
    le niveau de l’échec scolaire et le ressentiment envers l’école,
    le niveau du chômage des jeunes, y compris lorsqu’ils sont qualifiés et
    le statut global de la population dite “issue de l’immigration” dans la société française.
    Il poursuivait : « Ils sont toujours là, et ils nourrissent toujours en permanence dans ces quartiers des sentiments de colère, d’injustice, d’exclusion, d’humiliation et de ce que j’appelle la “victimation collective” ».

    L’article d’Oernella Guyet que nous reprenons ci-dessous sous contrat Creative Commons – il a été initialement publié sur le site BastaMag – montre que la situation ne s’est pas améliorée depuis lors.



    Villiers-le-Bel : un procès stalinien contre les jeunes de banlieue
    par Ornella Guyet, BastaMag, le 8 juillet 2010



    Les cinq jeunes accusés de Villiers-le-Bel ont écopé de trois à quinze ans de prison après deux semaines d’un procès hallucinant. Présomption d’innocence piétinée, droits de la défense battus en brèche, preuves objectives inexistantes, verdict rendu à la sauvette… Récit d’un procès joué d’avance, qui marque un sombre et inquiétant tournant de ce qui reste de l’Etat de droit.

    Le 25 novembre 2007, deux adolescents de quinze et seize ans, Lakhami et Moushin, trouvent la mort dans une collision entre leur mini-moto et une voiture de police. S’en suivent trois jours d’émeutes à Villiers-le-Bel, expression de la colère des habitants contre ce qui apparaît alors comme un énième et dramatique abus policier dans un quartier quotidiennement confronté aux contrôles au faciès, aux humiliations et aux arrestations arbitraires. Au cours de ces trois jours, une centaine de policiers sont blessés, notamment par des tirs de chevrotine. C’est la première fois depuis longtemps qu’autant de policiers sont blessés.

    Procès équitable ou injonction présidentielle ?

    « Ce qui s’est passé à Villiers-le-Bel n’a rien à voir avec une crise sociale, ça a tout à voir avec la voyoucratie, estime Nicolas Sarkozy, le 29 novembre (à peine quatre jours après la mort des deux jeunes), devant un auditoire de 2000 policiers. Tout sera mis en oeuvre pour retrouver [les tireurs]. Je réfute toute forme d’angélisme qui vise à trouver en chaque délinquant une victime de la société, en chaque émeute un problème social. Mettez les moyens que vous voulez [...], ça ne peut pas rester impuni, c’est une priorité absolue. Nous retrouverons les tireurs un par un et pour eux ce sera la cour d’assises. » Le Président de la République précise qu’il a fixé « un objectif de résultat » pour punir les émeutiers qu’il qualifie de « voyous déstructurés, prêts à tout » et de « trafiquants ».

    Le chef de l’Etat lui-même appelle à passer outre toute logique judiciaire qui « subordonne la punition à l’existence d’un coupable avéré, qui encadre la recherche de ce coupable de certaines règles de procédure, et qui consent donc à l’impunité si l’enquête dans les règles n’aboutit pas », rappelle le philosophe Pierre Tévanian. « Le président a d’emblée substitué une logique de catharsis, faisant de la punition un impératif à ce point catégorique qu’il autorise les enquêteurs à utiliser "les moyens qu’ils veulent". » [3]

    Dénonciations anonymes

    Deux ans et demi après ce discours présidentiel, tandis que les policiers responsables de l’accident sont toujours en fonction, les coupables des tirs sont tout trouvés. Ils sont cinq, jeunes, arrêtés dans des conditions rocambolesques lors d’une vaste rafle, le 18 novembre 2008. Quatre sont mis en examen pour « tentative de meurtre sur fonctionnaires de police dans l’exercice de leurs fonctions en bande organisée », et un pour complicité. Problème : aucun élément matériel ne pèse contre eux. Reste d’éventuels témoignages. Des trésors d’imagination vont être nécessaires pour convaincre des témoins de les accuser.

    C’est donc uniquement sur la base de ces témoignages, dont plusieurs anonymes, qu’Abderhamane Kamara (29 ans), Adama Kamara (29 ans), Ibrahima Sow (26 ans), Maka Kanté (23 ans) et Samuel Lambalamba (24 ans) sont condamnés à l’issue d’un procès qui s’est déroulé dans une atmosphère très tendue et d’une instruction menée par la juge qui, en octobre dernier, a prononcé un non-lieu contre les policiers responsables de l’accident dans lequel sont morts les deux jeunes habitants de Villiers. Le non-lieu a, depuis, été annulé en appel. Les cinq jeunes ont, eux, écopé de respectivement, quinze, douze, neuf et deux fois trois ans de prison.

    Dès le premier jour, le décor est planté. Après avoir subi les contrôles des sacs aux rayons X, on se heurte à deux cordons de policiers et CRS qui filtrent l’accès de la salle d’audience, censée être publique. Si les parties civiles, dont plusieurs sont en uniforme d’apparat, ne rencontrent aucune difficulté pour entrer, les familles des accusés et certains témoins n’ont pas cette chance. Très vite, les avocats de la défense protestent face à ce « quasi huis-clos », menaçant de quitter le prétoire si les portes ne sont pas ouvertes. En vain. Les barrages filtrants demeureront pendant les deux semaines d’audience. Les familles doivent s’organiser pour y assister à tour de rôle, alors que les journalistes occupent deux des cinq bancs côté soutiens, et aucun côté parties civiles.

    Des accusés issus des classes populaires

    Les accusés sont invités à se présenter. Tous sont fils d’immigrés africains et issus de milieux très populaires. Les frères Kamara – qui vont être les plus « chargés » – sont décrits comme des « leaders » dans la cité. Adama Kamara a suivi le parcours typique du jeune soucieux d’« intégration » : après avoir commis quelques bêtises de jeunesse, il est désormais père au foyer, a tenté de monter une entreprise de sécurité et s’est un temps lancé en politique aux côtés du PS puis de l’UMP. Il est l’un des organisateurs des marches silencieuses qui ont suivi l’accident de novembre 2007. Ali Soumaré (élu PS au Conseil régional) a témoigné en sa faveur, de même que Jean-Marc Lafaye, un policier qui a créé la police de proximité sur Villiers-le-Bel et monté un club de foot avec l’aide d’Adama et d’autres jeunes. Le policier assure ne pas croire en la culpabilité d’Adama.

    Maka Kanté arrive au tribunal en chemise blanche. Avant son incarcération, il avait entamé une prometteuse carrière footballistique. Il s’exprime dès le premier jour d’une voix claire sur les raisons de sa présence dans le box : « Je suis Noir, je suis musulman et sans diplôme. Cela ne fait pas de moi un tueur ni un chef de gang ». Ce jeune homme, très fier, n’hésite pas à citer Nelson Mandela au moment de demander son acquittement : « Toute personne qui condamne un être humain fait preuve d’une certaine étroitesse d’esprit. » Incarcéré pendant deux ans et demi, dont onze mois en isolement, sans raison, il en a profité pour lire, beaucoup. La prison s’est soldée par une improbable rencontre : celle de Benjamin Rosoux, l’un des inculpés de Tarnac, avec qui Maka a cosigné une tribune dans Le Monde le 23 novembre 2009. « Il s’agira de faire un exemple pour toute la jeunesse révoltée de ce pays : "N’espérez même pas pouvoir vous défendre ! Nous jouissons de l’impunité totale, vous risquez des peines énormes. Vous êtes pieds et poings liés", semblent hurler tous les pouvoirs réunis en une seule et même chorale infernale », écrit-il alors. Prémonitoire.

    Aucun élément matériel

    Alors qu’aucune preuve matérielle n’existe contre lui et ses amis, les voilà pris dans un engrenage dont l’issue ne peut être que leur condamnation. A la sortie d’une audience, Mathieu Rigouste, auteur de L’ennemi intérieur [4], livre son sentiment sur ce à quoi il vient d’assister : « Ce qui est en jeu, c’est le maintien de la cohésion dans l’appareil de pouvoir. Il y a une contradiction interne dans les appareils répressifs – la police et l’armée – qui oblige le pouvoir à leur fabriquer une légitimité pour ne pas que leurs agents le lâchent et se retournent contre lui. Le pouvoir travaille donc en permanence à ce que la police soit dissociée du peuple, à ce qu’elle ait l’impression que le peuple est forcément contre elle et que le seul moyen pour elle d’être protégée c’est de rester groupée autour du bloc de pouvoir. C’est ce qui se joue là. On veut s’assurer qu’il n’y aura pas de rupture de rang dans la police, donc on met en place une sorte de sacrifice, on sert sur un plateau un bouc émissaire qu’on purge publiquement pour célébrer le règne et la cohésion de l’appareil de répression. » Il fallait donc tout mettre en œuvre pour maintenir cette cohésion, surtout en période de profonde crise. Quitte à piétiner toute idée de justice impartiale.

    L’accusation ne repose que sur des témoignages anonymes, obtenus contre promesse de rémunération, et sur des témoignages douteux de co-détenus - dont l’un a cherché un contact direct avec le cabinet de Sarkozy pour être « protégé » - et de co-accusés, à qui on a promis des inculpations pour des faits moins lourds en échange de noms. Ces derniers témoignages sont tous contradictoires ou relatent des « on dit » et des « rumeurs », selon le mot même des témoins. Mais les accusés ne se nomment ni Eric, ni Liliane : pour eux, rumeurs et ragots se muent en pièces à conviction.

    Les témoignages sous X : une aberration judiciaire

    Reste le témoignage anonyme, « sous X ». Introduit dans le Code de procédure pénale en 2002, il ne peut être le seul ressort d’une condamnation. Pourtant, force est de constater qu’ici, les témoins sous X auront probablement joué un rôle crucial dans l’intime conviction des jurés. Un rôle critiqué par le Syndicat de la magistrature : « Quand on sait qu’un témoignage est fragile par définition (subjectivité, mémoire, intérêt à dire une chose plutôt qu’une autre...), quand on sait que le témoignage "sous X" l’est plus encore (déclarations plus floues - et donc plus difficilement vérifiables - pour éviter l’identification du témoin, effet de déresponsabilisation de l’anonymat), on peut penser que le témoignage anonyme rémunéré - objectivement intéressé, donc - est une aberration judiciaire. Il n’est pas anodin qu’une telle aberration ait surgi dans cette affaire où, parce qu’il était question de policiers d’une part et de "jeunes de cité" d’autre part, tout était permis : "Mettez les moyens que vous voulez..." Au fondement du droit, de la justice et de la démocratie, il y a pourtant cette idée forte : la fin ne justifie pas les moyens. » [5]

    Le lundi 28 juin, les fameux témoins anonymes sont donc très attendus. De nombreux journalistes parcourent la salle des pas perdus. Les cameramen se battent pour photographier les écrans. Pourtant, sur quatre témoins prévus, un seul viendra. Leur absence contribue à faire monter d’un cran le climat de psychose qui entoure le procès. Depuis le début, l’accusation ne cesse de rappeler « l’intention meurtrière » des émeutiers, qui « ont mis en place un mouvement tactique » contre une compagnie de CRS, transposant à Villiers-le-Bel pendant deux jours des scènes de « guerre ». Celles-ci ont été comparées par certains policiers avec les combats entre Hutus et Tutsis (les Hutus étant les émeutiers, bien entendu). Voilà le « terrorisme que vivent les habitants de Villiers-le-Bel », selon maître Liénart, avocat des parties civiles policières.

    Et le policier à la barre d’expliquer que le témoin sous X qu’il a interrogé refuse de se présenter, mu par « un sentiment de peur indépassable », suite notamment à un meurtre par balles (deux jours plus tôt, dans la commune) pourtant sans rapport avec le procès. Le seul qui accepte de témoigner ce jour-là est un indic de la brigade des stups. La défense, qui demande si les refus de comparaître ne seraient pas liés au fait que les témoins n’ont pas été payés, n’obtient pas de réponse [6].

    Un procès expéditif

    Le procès aurait dû s’étendre sur trois semaines pour se donner le temps d’entendre tous les témoins. Il n’en durera que deux, comme initialement prévu. La défense est en permanence pressée par la présidente du tribunal de faire vite, rappelée à l’ordre quand elle insiste trop pour obtenir des réponses de témoins parfois peu coopératifs. « L’accusation était reine », soupire un avocat de la défense, dans l’attente du verdict. Pendant son réquisitoire, l’avocat général balaie les éventuelles réticences des jurés : « Bien sûr vous allez commettre une erreur judiciaire. Parce que les tireurs n’étaient pas cinq, ils étaient plus nombreux. Ils ne sont pas tous dans le box. Elle est là l’erreur judiciaire. » Et de requérir de sept à vingt ans de prison. Plaidant avec beaucoup de poigne, maître Michel Konitz pointe du doigt l’avocat général : « Je n’ai pas obtenu de réponse », répète-t-il au sujet des diverses charges censées peser sur les accusés. Quant à son client, Adama Kamara : « On ne lui laisse aucune chance, car tant qu’il n’aura pas prouvé de façon certaine qu’il n’est pas coupable il sera là dans ce box. » Les accusés n’étaient pas présumés innocents, mais coupables.

    « Personne n’est capable de dire qui aurait tiré contre qui, à quel endroit et quand. Pour éviter de devoir se poser ces questions, on nous emballe tout en nous disant que c’est normal, il y a la loi du silence, il y a la peur et – argument suprême – il y a la bande organisée. C’est vachement pratique, la bande organisée, car ça permet, justement, de ne pas se poser de questions. Il y a eu deux soirs d’émeutes, des tirs, c’est indéniable, et tout ça c’est une seule scène de crime. Alors si vous pensez que l’un ou l’autre est impliqué, voilà. Il est coupable et il encourt vingt ans, quinze ans, ou sept ans », réagit Julien Pignon, un avocat stagiaire, qui mène sa première plaidoirie.

    En dépit des dénégations de l’avocate générale, les avocats de la défense et les familles sont persuadés qu’on a organisé le « procès de la banlieue ». Côté policier, on exprime sa satisfaction. Maître Liénart, avocat des parties civiles, exulte : « Les victimes avaient peur de ne pas être reconnues dans leur qualité de victimes et de voir leurs agresseurs ressortir avec le sourire. Ça aurait été très très pénible. » Brice Hortefeux, le ministre de l’Intérieur, y voit « un signal fort adressé aux délinquants. » Quant à Ludovic Collignon, du syndicat de policiers Alliance, il en résume la substance : « Ces peines ont un sens symbolique. Elles permettent de redonner confiance à nos collègues ». Peu importe le prix payé par des accusés auxquels le doute n’aura pas bénéficié.

    Vengeance de la police

    Eric Hazan, qui avait signé avec d’autres intellectuels une tribune de soutien aux inculpés dans Libération le jour de l’ouverture du procès [7], nous livre son analyse : « L’appareil répressif n’avait pas subi une défaite provisoire depuis très longtemps. Ce qui s’est passé à ce procès finalement c’est une vengeance. Ceux qui avaient assassiné Pierre Goldman avaient signé leur meurtre "Honneur de la police", et je pense que ce procès pourrait être signé "Vengeance de la police". C’est un procès qui a été mené à charge d’un bout à l’autre. Ces jeunes gens ont été condamnés à des peines de prison extrêmement dures en l’absence de preuves. D’ailleurs le verdict a été rendu à la sauvette. Qu’un procès d’assises ait un verdict qui tombe dans la nuit du dimanche, c’est une première. On n’a jamais vu ça. C’est vraiment une manière de faire en sorte que personne n’en parle. A cet égard c’est bien joué : plus personne n’en parle. Et c’est très grave que plus personne ne parle d’un déni de justice aussi évident. C’est un scandale, même si ce n’est pas étonnant. » Et désormais, chaque citoyen est prévenu : il peut se retrouver en prison sur simple dénonciation anonyme.

    Pendant ce temps-là, à Villiers-le-Bel, où le taux de chômage frôle les 20%, les conversations des habitants dépités ne tournent qu’autour du verdict et de la présence policière. La ville est en effet quadrillée par des dizaines de cars de CRS, afin d’empêcher une nouvelle explosion de colère.

    Ornella Guyet


    En savoir plus

    A lire également sur le Net : « Les raisons d’une colère », par Laurent Bonelli, Le Monde diplomatique, décembre 2005. Ce texte qui analyse les raisons de la révolte des banlieues de 2005 et ses suites pourrait sans problème s’appliquer à Villiers-le-Bel, et il conserve encore aujourd’hui toute son actualité.
    A écouter, sur « Sons en lutte », plusieurs émissions consacrées au procès par l’équipe de « L’actualité des luttes » sur Fréquence Paris Plurielle, sans l’aide de qui ce reportage n’aurait pas été possible.
    Lire aussi :

    Le dialogue entre jeunes et police, selon Brice Hortefeux
    Interdits de RSA, les jeunes de moins de 25 ans font l’objet d’une discrimination unique en Europe
    Mort d’un jeune dans un fourgon de police : trois longues années d’impunité

    Notes
    [1] Tous seront rejugés : les trois plus lourdement condamnés ont interjeté appel, et le parquet général de Versailles a fait appel pour les deux autres.

    [2] Référence Laurent Mucchielli : “tant que l’on refusera de traiter les questions de fond, on aura des émeutes”.

    [3] « Chronique d’un lynchage annoncé », par Pierre Tévanian, 25 juin 2010, Les mots sont importants.

    [4] Paru en 2009 aux éditions La Découverte.

    [5] « Le témoignage anonyme rémunéré est une dérive », par Matthieu Bonduelle (porte-parole du Syndicat de la magistrature), Le Monde, 5 juillet 2010, repris dans « Prodiges et vertiges de l’anonymat payant ».

    [6] Des extraits des dialogues qui ont eu lieu ce jour-là ont été publiés sur le site du collectif « Les mots sont importants » : « Les mots de Pontoise », par Pierre Tévanian, 5 juillet 2010.

    [7] « Pour les cinq de Villiers-le-Bel » par un collectif de soutien, Libération, 25 juin 2010.




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    Re: émeutes

    Message par bye le Lun 15 Nov - 21:38

    Les raisons de la colère
    http://videos.arte.tv/fr/videos/les_raisons_de_la_colere-3515288.html#
    La tentation de l'émeute
    http://videos.arte.tv/fr/videos/la_tentation_de_l_emeute-3515282.html

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    Re: émeutes

    Message par bye le Ven 26 Nov - 19:42

    à découvrir... à faire circuler librement...

    sur http://blog.collectifitem.com

    LA FRANCE, LA RÉVOLTE... ET APRÈS ?

    Une chronique en six actes pour un retour en images, en sons et en textes
    sur le mouvement social contre la réforme des retraites :

    1/ Une chronologie médiatique de la lutte contre la réforme des retraites
    Montage vidéo: Christina Firmino
    Son : Julien Brygo
    Texte : Julien Brygo

    2/ Les manifestants sont des "irresponsables"
    Son : Christina Firmino
    Texte : Julien Brygo
    Images : Bertrand Gaudillère
    3/ Les jeunes sont des "casseurs"
    Images : Bertrand Gaudillère
    Texte : Bertrand Gaudillère

    4/ Les grévistes sont des "bloqueurs"
    Montage vidéo : Christina Firmino
    Texte : Bertrand Gaudillère

    5/ Face aux "bloqueurs", l'armée...
    Images : Julien Brygo
    Texte : Julien Brygo

    6/ Face à la lutte, des médias qui n'ont pas de "partis pris"
    Son : Christina Firmino
    Texte : Julien Brygo
    Images : Bertrand Gaudillère

    à bientôt!!


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    Re: émeutes

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