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    Alexandre Soljenitsyne, Russe immortel

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    Alexandre Soljenitsyne, Russe immortel

    Message par bye le Mar 5 Aoû - 15:39

    La plus célèbre voix de la dissidence russe s'est tue. L'auteur de "L'Archipel du Goulag" est mort la nuit dernière à l'âge de 89 ans. Prix Nobel de littérature, Soljenitsyne a permis aux Occidentaux d'ouvrir enfin les yeux sur les atrocités commises par le régime soviétique. Romancier visionnaire, il se sera battu jusqu'au bout pour rendre vie et âme à la nation russe, sa seule passion.

    Le nom d’Alexandre Soljénitsyne est indissolublement lié à un nom commun, le goulag, devenu par lui, grâce à lui, le symbole universel d’une figure de la barbarie moderne, le système concentrationnaire stalinien.

    C’était en 1974. Pour les lecteurs occidentaux, Alexandre Soljénitsyne n’était encore qu’un grand écrivain persécuté dont on suivait avec attention les péripéties de l’affrontement qui l’opposait à la bureaucratie soviétique. Le plus pugnace de ces « dissidents » au pouvoir totalitaire, nés du relatif « dégel » mis en œuvre par Nikita Khrouchtchev et de la glaciation instituée, après sa chute en 1964, par son successeur Léonid Brejnev.

    On savait de Soljénitsyne qu’il était né au lendemain de la révolution bolchévique, en décembre 1918 dans le Caucase, que ses parents appartenaient à des familles paysannes aisées de la région du Kouban. Elevé par sa mère selon les stricts principes de la religion orthodoxe, il n’en avait pas moins adhéré aux jeunesses communistes. Etudiant en mathématiques à l’Université de Rostov, il avait également suivi par correspondance les cours de l’Institut de philosophie, littérature et histoire de Moscou. Tout naturellement, ce futur cadre avait été envoyé dans une école d’officiers dès l’invasion de l’URSS par les armées hitlériennes, nommé lieutenant en 1942, commandant sur le front d'une unité spécialisée dans le repérage sonore de l’ennemi.
    Partout le froid, la faim, la violence physique et morale
    d’un univers concentrationnaire à la fois absurde et destructeur,
    mais aussi la rencontre d’une humanité
    ordinaire et extraordinaire.


    C’est là que son destin bascule. A-t-il dans une de ses lettres – à son épouse Natalie, peut-être – émis quelques critiques sur le régime du génial camarade Staline ou bien s’agit-il d’une purge qui le frappe au hasard, comme tant d’autres ? Il est arrêté par le contre-espionnage le 9 février 1945 et condamné en vertu de l’article 58, paragraphes 1 et 11 du code pénal, « le grand, le puissant, l’abondant, le ramifié, l’omniraflant article 58 qui englobe tout le monde ». Ainsi commence le voyage d’Alexandre Soljénitsyne dans l’archipel du goulag dont il va parcourir quelques unes des îles, policières, carcérales et concentrationnaires : une prison-laboratoire dans la banlieue de Moscou où les bagnards sont les savants les plus éminents du pays – de Tupolev le constructeur d’avions à Kapitsa, le père de la bombe atomique soviétique en passant par les généticiens rétifs aux théories fumeuses de Lyssenko – ; un camp de « travaux généraux » au Kazakhstan, dirigé par une mafia de truands et de militaires sadiques ; et partout le froid, la faim, la violence physique et morale d’un univers concentrationnaire à la fois absurde et destructeur, mais aussi la rencontre, dans des conditions extrêmes de dénuement, d’une humanité ordinaire et extraordinaire.

    « Libéré » en février 1953, il est en fait relégué dans un village kazakh aux portes du désert. Atteint d’une tumeur cancéreuse, il est envoyé dans un hôpital de Tachkent dont il décrira admirablement l’atmosphère dans Le Pavillon des Cancéreux. C’est pendant sa relégation qu’il commence à écrire, couvrant d’une écriture minuscule les feuilles de papier qu’il parvient à obtenir au prix de mille ruses, glissant ses manuscrits dans des bouteilles qu’il enterre.

    Lors du XXe congrès du parti communiste de l’URSS en 1956, Khrouchtchev dénonce les crimes de Staline. Soljenitsyne est réhabilité. Il rentre à Moscou où il entreprend, sans les publier, l’écriture de ses grands récits, Le Premier Cercle et Août 14, mais c’est une longue nouvelle, Une journée d’Ivan Denissovitch, qui le rend célèbre. Soljénitsyne propose ce texte qui raconte la vie d’un maçon, bagnard dans un camp du Kazakhstan, à la revue Novy Mir, dirigée par le poète Andréï Tvardovski et soutenue officieusement par Krouchtchev lui-même. Novy Mir publie la nouvelle ; la presse internationale s’empare de cette publication comme de l’emblème de la « libéralisation » du régime : quelques pages de Soljénitsyne ont suffi à le rendre célèbre ; Une journée… est traduit immédiatement dans le monde entier.

    Commence alors en Union soviétique un étrange jeu entre l’écrivain et le pouvoir. Le limogeage de Krouchtchev en 1964 et le retour en force des éléments les plus conservateurs de la bureaucratie valent à Soljénitsyne une hostilité de plus en plus ouverte. Le K.G.B. interdit la publication de son roman Le Pavillon des Cancéreux. Loin de se laisser intimider, le romancier réagit en faisant publier en mai 1967 une « Lettre ouverte » au IVe congrès des écrivains de l’URSS et en faisant passer à l’étranger outre Le Pavillon des Cancéreux, Le Premier Cercle, puis la première version de Août 14. Même si la puissance littéraire et l’ampleur de la vision de Soljénitsyne sont évidentes, sa spectaculaire résistance politique a sans doute aussi compté dans le vote de l’Académie royale de Suède qui, en 1970, lui décerne le prix Nobel de littérature.

    « L'Archipel du Goulag » devient en quelques semaines
    la référence absolue sur la faillite politique
    et la catasptrophe humaine représentées
    par le communisme totalitaire

    Pour la police littéraire de Brejnev, c’est une provocation et tous les coups sont désormais permis contre le dissident. On arrête la dactylographe de ses textes – qui se suicide – ; on cherche à l’isoler, on l’interdit de publication. Enfin, on l’arrête et on l’expulse vers l’Allemagne huit jours plus tard, le 8 février 1974. C’est, du point de vue du KGB, une énorme erreur tactique : il voulait obtenir le silence, il dresse une tribune au plus farouche de ses détracteurs. Soljénitsyne est parvenu quelques mois plus tôt, à sortir clandestinement d’Union soviétique le manuscrit de L’Archipel du Goulag, dont il va pouvoir désormais authentifier personnellement le témoignage devant les opinions publiques de toute la planète – hormis l’URSS et les pays qu’elle occupe.

    En quelques semaines, soutenu par la véhémence, l’ironie et l’impressionnant pouvoir de conviction de son auteur, L’Archipel du Goulag devient la référence absolue brandie à droite comme à gauche sur la faillite politique et la catastrophe humaine représentées par le communisme totalitaire. Un roman – rigoureusement appuyé sur des expériences vécues – a réussi à faire ce que des années de récits, de témoignages, d’analyses n’avaient jamais approché, même de loin : faire connaître et comprendre la mécanique inhumaine du système répressif stalinien, institué au nom du bonheur futur des « damnés de la terre ».

    On ne chercha pas trop à savoir pourquoi, depuis si longtemps, on était resté sourd et aveugle à la criminelle entreprise de broyage stalinienne dont il existait des preuves abondantes, dès les années trente. La hauteur et l’inspiration du verbe de Soljénitsyne, son sens épique de la tragédie historique, la noirceur sauvage de son humour, l’éloquence de ses anathèmes et jusqu’au reproche de mollesse et de compromission adressé aux nations occidentales, tout cela rendait brusquement présent, actuel, vivant , insupportable ce qu’on s’était si longtemps refusé à croire.

    Publié à Paris en décembre 1973, quelques semaines avant la proscription de son auteur, L’Archipel du Goulag (dont le troisième tome sortira en 1976) est un livre énorme qui échappe à tous les genres, enquête historique sur la répression en URSS depuis la révolution de 1917, chronique des camps, autobiographie sans concession, essai philosophique sur la mort de l’homme et sur l’énergie de la révolte, poème lyrique aussi où se mêlent les voix des martyrs. Soljénitsyne y retrouve le souffle et la richesse spirituelle de la grande tradition du roman russe, celle de Dostoievski, de Tolstoï et de Gogol.
    Soljénitsyne parlait du destin de la Russie
    massacré par la Révolution d’octobre, de l’âme russe
    arrachée à elle-même, despiritualisée, empoisonnée,
    flétrie mais toujours renaissante.

    Là, dans cette inspiration si passionnément, si spécifiquement russe, réside peut-être le malentendu qui s’est installé dès le départ entre l’écrivain et ces occidentaux qui l’accueillait comme la lumière nouvelle. Soljénitsyne parlait du destin de la Russie massacré par la Révolution d’octobre, de l’âme russe arrachée à elle-même, despiritualisée, empoisonnée, flétrie mais toujours renaissante. L’Occident entendait monstruosité du stalinisme, défaite de l’idéologie socialiste, condamnation définitive du « modèle » soviétique dont un Dante moderne parcourait les cercles de l’enfer.

    Il a fallu qu’Alexandre Soljénitsyne mette les points sur « i », à sa manière qui n’est pas légère. D’abord installé à Zürich, puis, à partir de 1976, dans l’isolement d’une ferme du Vermont – des paysages proches de ceux de sa Russie –, l’auteur de L’Archipel ne cesse de marquer ses distances avec ce modèle occidental , humaniste, libéral et démocratique, auquel il refuse d’être assimilé. Plus encore : il décrit l’occidentalisation de la Russie depuis le XVIIe siècle, la pénétration des idéologies européennes et, par dessus tout, de l’esprit des Lumières et de la révolution française comme autant de poisons qui ont attaqué la nation russe et provoqué l’effondrement à l’origine de la dictature bolchévique. Lorsque Soljénitsyne tient ce genre de discours à Santiago du Chili, applaudi par Pinochet, la plupart de ceux qui l’ont accueilli comme un prophète se taisent, gênés. Total malentendu.

    Au reste, à partir de 1983, l’exilé du Vermont renonce à l’impossible tâche de convertir spirituellement les consommateurs du « grand bazar commercial » occidental. Il se tait et se consacre entièrement à son œuvre, proliférante, démesurée, consacrée à la Russie et à son histoire. Des mémoires littéraires – Le Chêne et le Veau –, des essais polémiques, les premiers volumes d’un cycle romanesque, La Roue rouge, qui en six tomes, raconte l’épopée de la Russie entre août 1914 et mars 1917, des études historiques aussi dans lesquelles Soljénitsyne s’efforce de rectifier, avec la verve et la verdeur batailleuse qui ne l’abandonnent jamais, l’histoire officielle.

    Avant même que ne s’effondre l’empire soviétique, l’œuvre de Soljénitsyne a recommencé à pénétrer dans sa patrie, profitant notamment de la glasnost . En 1989-90, ses livres, notamment L’Archipel, sont publiés. En septembre 90, son article-programme Comment devons-nous réorganiser notre Russie ? est tiré à 28 millions d’exemplaires. Mais le romancier visionnaire et mystique n’est évidemment pas fait pour la vie politique, ses manœuvres, ses calculs, ses compromis. Rentré dans sa patrie, loin de toute agitation, il lui reste à accomplir jusqu’au bout de ses forces, livre après livre, comme autant de batailles, la tâche à laquelle il s’est senti destiné : rendre vie et âme à cette nation russe, entité spirituelle et culturelle étouffée sous le poids tragique de son histoire. Le seul amour, la seule passion d’Alexandre Soljénitsyne.
    .

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