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    Maurice Lévy, intouchable président- directeur général

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    Maurice Lévy, intouchable président- directeur général

    Message par bye le Ven 23 Nov - 19:28


    Intouchable président-directeur général


    Dans l’univers de la presse, M. Maurice Lévy est intouchable. Il sait pouvoir compter sur un faisceau d’amis et d’intérêts bien compris. « Le Monde diplomatique », qui a déjà consacré plusieurs articles critiques au PDG de Publicis — troisième groupe publicitaire mondial —, doit au soutien de ses lecteurs et de ses abonnés la liberté de pouvoir poursuivre ce travail irrévérencieux.

    par Marie Bénilde, novembre 2012


    Le 14 avril 2012, le « Journal inattendu », sur RTL, recevait M. Maurice Lévy. Conformément au principe de cette émission, qui confie à son invité le rôle de rédacteur en chef, le président-directeur général (PDG) de Publicis présentait le journal d’information conjointement avec Marie Drucker, journaliste à RTL et à France 2 et fille de Jean Drucker, patron-fondateur de M6.

    Lorsque vint le moment d’interroger ce « rédacteur en chef » un peu spécial à propos de son bonus de 16,2 millions d’euros, le plus important jamais consenti à un dirigeant d’entreprise français, la jeune femme prit son courage à deux mains : « Il est bon de rappeler que vous n’avez pas usurpé votre rémunération : vous avez transformé Publicis en groupe de communication mondial, vous avez créé des milliers d’emplois… Personne ne conteste ce que vous avez fait de Publicis, [ni] que vous êtes un bon patron, mais je voudrais revenir sur une contradiction personnelle, peut-être… » Au cours de près d’une heure d’émission, l’auditeur apprit par la bouche de la journaliste que le patron le plus performant du CAC 40 — selon le classement 2011 de Challenges — était « un exemple », qu’il était « attentif aux problématiques citoyennes et aux questions d’éthique », et qu’il mettait « beaucoup de [son] énergie et de [sa] judéité à combattre le racisme et l’antisémitisme ».

    L’intéressé profita de cette nouvelle antenne généreusement offerte pour donner sa vérité : il avait fait passer son groupe — créé par Marcel Bleustein-Blanchet, père d’Elisabeth Badinter (1) — de six mille salariés en 1996 à cinquante-quatre mille quinze ans plus tard, après avoir multiplié par dix le chiffre d’affaires, pour le porter à 5,8 milliards d’euros. Son mégabonus ? Une « rémunération différée » depuis 2003, liée à une « surperformance » — des résultats au-dessus des objectifs —, comparable aux primes de match « d’un Ronaldo ou d’un Zidane », et sur laquelle il toucherait « moins d’un demi-centime par euro gagné ». « On veut abîmer un patron qui s’est conduit de manière toujours exemplaire », protesta-t-il. Les militants de Génération Précaire qui manifestaient devant le siège de Publicis ne partageaient pas complètement cette opinion : « Avec 16 millions d’euros, Maurice Lévy aurait pu embaucher sept cent quarante personnes en CDI », soulignait l’un d’eux, alors que des stagiaires payés 400 euros par mois, « qui font le travail d’un consultant », représentent jusqu’à 35 % des effectifs dans certaines entités du groupe.

    « Exemplaire » ? La représentante du « quatrième pouvoir » aurait pu objecter à son invité qu’en sa qualité de président, jusqu’en juin dernier, de l’Association française des entreprises privées (AFEP), il était tenu de respecter l’article 20.02 de son code de bonne conduite : « La rémunération des dirigeants doit être mesurée, équilibrée, équitable et renforcer la solidarité. » Ou qu’il était contraire à ce code éthique d’être en mesure de toucher à son départ 5,4 millions d’euros au titre de sa clause de non concurrence tout en faisant valoir ses droits à la retraite (2). Elle aurait également pu l’interroger sur une information de Rue89 selon laquelle des managers de Publicis avaient pris l’initiative de faire signer aux salariés apeurés une pétition de soutien à leur patron et à ses bonus (3).

    Dans l’univers de la presse, M. Lévy est intouchable. Il sait pouvoir compter sur un faisceau d’amis et d’intérêts bien compris. Hormis Le Canard enchaîné et Marianne — qui dénonça sur une pleine page l’« outrance » d’un super-pactole —, bien peu de titres se risquèrent à mettre en cause le patron du troisième groupe publicitaire mondial, garant d’une part non négligeable de leurs revenus. « Prudence et modération des journaux sur le scandale des rémunérations de Maurice Lévy qui tient la pub », résuma le 28 mars Airy Routier, conseiller de la rédaction de Challenges, sur son compte Twitter. Le directeur de l’hebdomadaire, Pierre-Henri de Menthon, avait, lui, choisi d’interviewer M. Lévy sous le titre « La chasse aux patrons est ouverte » (28 mars 2012). Dans Le Figaro du 4 avril, Arthur Sadoun, le numéro 2 de Publicis, assura que Maurice Lévy était victime d’un « lynchage ».

    Ce mariage de raison ne date pas d’hier. En 2003, déjà, L’Express publiait un portrait qui dépeignait le personnage tantôt comme un « colosse de belle allure », tantôt comme « un de ces géants par ténacité ». S’il y avait une hésitation, c’était pour savoir si le patron de Publicis était davantage un « rebouteux ourlé de talents », un « orfèvre en meccano d’entreprises » ou un « médiateur véloce (...), impressionnant par les réseaux qu’il actionne ». En tout cas, « inutile de dire que l’énergie du chef force l’admiration », tranchait l’hebdomadaire (3 avril 2003). En septembre 2010, le secrétariat de rédaction de Libération ne trouva pas inopportun de mentionner que Publicis détenait la moitié de sa régie publicitaire quand le journal fit paraître un portrait cruellement intitulé… « Le roi lion » (11 septembre 2010). Le lecteur y apprenait que le patron de Publicis était un « conformiste audacieux » qui « tend la main à ceux qui, dans le business, connaissent les fortunes de mer » et qui « aura passé sa vie au chevet des éclopés de l’économie ».

    Sans doute ému par tant de sollicitude, Le Monde n’hésita pas à lui confier une tribune pour expliquer que « le capitalisme d’après crise sera éthique ou ne sera pas » (28 mai 2010), avant qu’une interview ne lui permette de légitimer sa longévité à la tête de Publicis lorsqu’il décida, à 68 ans, de prolonger son mandat : « C’est une situation classique où un conseil de surveillance voit que le capitaine tient toujours la barre de manière très active et n’a pas envie de le voir partir. Il y a une pression considérable pour que je reste » (3 juin 2010).

    Un autre entretien, un an plus tard, fournit l’occasion de mettre en avant l’audace et la vertu de son système de rétribution : « A partir de janvier 2012, je n’aurai plus de rémunération fixe » (30 novembre 2011). L’homme qui prodigue la publicité à la presse souhaitait en effet « hyper-mériter » sa rémunération, en l’indexant sur les résultats de son entreprise, elle-même « hyper-performante ». Il oubliait toutefois de préciser qu’il renonçait à la seule part fixe de son salaire, soit le quart de ses revenus annuels, et qu’une coquette somme de bonus cumulés depuis 2003 l’attendait... Quant au quotidien, il omit de mentionner le fait que Publicis est actionnaire (à 49 %) de la régie du groupe Le Monde, M Publicité. Les dirigeants successifs du journal entretiennent des relations privilégiées avec M. Lévy, au point que l’un d’entre eux, M. Eric Fottorino, a reconnu avoir renoncé, sur les conseils de cet « ami », à un éditorial dénonçant les pressions de M. Nicolas Sarkozy dans le processus de recapitalisation du groupe de presse, en 2010 (4).

    « Heureusement, j’ai Maurice Lévy », disait l’ancien président de la République à la fin de son mandat, lorsqu’il comptait ses soutiens médiatiques (Lettre A, 27 janvier 2012). Dès le 13 mars 2012, un colloque de l’AFEP sur « Les défis de la compétitivité », organisé en partenariat avec Le Monde, réunissait trois candidats à l’élection présidentielle : M. François Bayrou, M. Sarkozy et M. Hollande. Objectif affiché — sur RTL — par le président de l’AFEP : « Nous attaquer avant toute chose aux dépenses publiques. » « Avec Elisabeth Badinter, Simon et Jean-Yves Naouri, ex-conseiller de Dominique Strauss-Kahn au ministère de l’industrie, Maurice Lévy saura sans peine retrouver le chemin de l’Elysée si François Hollande y accède », prédisait la Lettre A (Ibid.). L’homme, il est vrai, était déjà un proche de M. Dominique Strauss-Kahn, l’ancien homme fort du PS avec lequel il cofonda le Cercle de l‘Industrie, selon lui injustement maltraité par la presse (« Quel besoin de charrier à longueur de journée des anecdotes invérifiables qui participent à l’instruction à charge d’un homme à terre ! », L’Express, 31 mai 2011).

    On trouve dans les archives électroniques du Monde cinq cent sept articles sur le patron de Publicis : c’est presque deux fois plus que les occurrences des noms de M. Christophe de Margerie, président de Total et première capitalisation du CAC 40 (289), ou de M. Franck Riboud, patron de Danone, l’une des plus importantes multinationales françaises (268). Sur le site du Figaro, le score (392) dépasse aussi celui de MM. Margerie (124) et Riboud (285). Le quotidien sert parfois de chambre d’écho à la communication du groupe de publicité. Le 21 septembre dernier, il titre par exemple que « Publicis accroît encore son avance dans le numérique ». Ou, quelques mois plus tôt, le 18 juin 2012, que « Publicis s’implante en Palestine ». Maurice Lévy est bien sûr cité pour souligner qu’il en va de « la poursuite du rêve de tout homme de voir la paix s’établir dans cette région entre les peuples israélien et palestinien ». Mais le journal n’insiste pas sur une réalité chiffrée : l’implantation de Publicis en Palestine se traduit par une prise de participation à hauteur de 20 % dans une modeste agence de Ramallah de 23 salariés tandis que, la veille, le groupe réalise l’acquisition d’un réseau israélien entier de 23 bureaux (BBR) qui lui permet de doubler de taille dans ce pays où il emplois désormais 400 salariés.

    Gratifié en mars 2011 du titre de deuxième homme le plus influent des médias après M. Xavier Niel (fondateur de Free et actionnaire du Monde) par le magazine GQ, le PDG de Publicis dispose d’un pouvoir qui dépasse le poids de son groupe. Il faut dire qu’il excelle dans l’art de mettre les patrons annonceurs au service de certains journaux, avant que ces mêmes journaux ne rendent service à ces mêmes patrons. « Les puissants verront vite qu’on peut avoir de l’influence sans posséder de presse papier », s’amuse-t-il (5).

    A l’été 2011, dans Le Nouvel Observateur, le président de Publicis orchestre ainsi l’appel de seize dirigeants et actionnaires d’entreprise à s’acquitter d’une taxe minimale. L’idée est de préconiser une contribution exceptionnelle de 1 à 2 % sur les plus hauts revenus (6).

    « C’est une abomination de voir que les pauvres souffrent plus si les riches ne contribuent pas davantage de façon disproportionnée [ sic] », affirme-t-il sur CNN (27 janvier 2012). Pas question pour autant de plafonner le salaire des grands patrons : « Il est anormal, sauf à être dans une économie contrôlée, d’essayer de normaliser les rémunérations », professe-t-il le 25 août 2011 sur Europe 1, station qui appartient au groupe Lagardère et où M. Lévy sait pouvoir toujours compter sur l’amitié de Jean-Pierre Elkabbach, assurant n’avoir « aucun calcul autre que la remise en ordre des dépenses publiques et une certaine justice dans la répartition de l’effort ».

    L’initiative permit à Marie Drucker de souligner, au cours de son interview sur RTL, que son invité acceptait « d’en donner davantage pour aider la France ». Rien à voir, bien sûr, avec une mesurette destinée à faire peser le poids de la dette sur le plus grand nombre et à empêcher le relèvement à 75 % de l’impôt sur les plus hauts revenus, préconisé sur le tard par le candidat François Hollande, et que M. Lévy juge « confiscatoire » (Challenges, 2 mars 2012). La journaliste eut cependant l’impertinence de demander si le grand homme n’avait pas « manqué à son devoir de communication » en devenant la cible de la campagne socialiste du fait de la révélation de son bonus : « Pourquoi ne pas avoir anticipé [sous entendu : touché son bonus plus tôt]… en pleine période de surenchère démagogique ? »

    Quelques jours avant son appel dans Le Nouvel Observateur, le 16 août 2011, M. Lévy disposait de la une du Monde pour déplorer, à l’occasion de la mise en cause du triple A français par l’agence de notation Standard & Poors, que la « règle d’or » budgétaire proposée par M. Sarkozy ne soit pas « unanimement soutenue par toute la classe politique ». Et que les gouvernements successifs ne se soient pas attaqués à « la réforme de nos systèmes sociaux, de nos administrations, des coûts structurels de notre pays ». En d’autres termes, le prochain président de la République devrait, a minima, « couper dans la dépense » afin de « pouvoir servir la dette » et la réduire « au besoin et en complément par un programme de privatisations dédié exclusivement au désendettement ». Le 17 janvier 2012, nouvelle charge dans Le Monde et nouvelle tribune : « Puisque le tabou du triple A est brisé, profitons-en pour repenser l’Etat. »

    L’Etat justement... Deux semaines avant son échec électoral, le président de la République d’alors, M. Sarkozy, défendit le bonus de 16 millions d’euros de M. Lévy : « C’est un très grand chef d’entreprise qui a développé l’entreprise de manière assez remarquable. Il mérite d’être bien rémunéré. » Mais M. Sarkozy ajouta aussitôt : « Ce qui m’a choqué, c’est que François Hollande me prenne à partie dans cette affaire. Ce sont ses amis les Badinter qui, au conseil d’administration, ont voté le bonus. […] Imaginez que ce soit un de mes amis qui ait fait cela ? Qu’est-ce qu’on aurait entendu… » C’est probablement pour des raisons qui n’avaient rigoureusement rien à voir avec ces complicités croisées que le 3 avril 2012, l’un des principaux quotidiens internationaux, le Wall Street Journal, publia un éditorial suggérant ... l’élection à l’Elysée du PDG de Publicis. Dans un français approximatif, l’éditorial fut titré « Lévy for le Président » (7).


    Marie Bénilde

    Journaliste et auteure de On achète bien les cerveaux, Raisons d’Agir, Paris, 2007.

    http://www.monde-diplomatique.fr/2012/11/BENILDE/48385

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